Un homme parmi les hommes à Mr Leather
de Billy Lane
Traduction d’un article du numéro 43 de FTM Newsletter, paru en décembre 1998 aux États-Unis
Note de l’éditeur [de FTM Newsletter] : Les compétitions cuirs pour hommes testent la capacité à arborer une esthétique et un look ultra-masculins. Billy Lane y a participé avec succès. Lisez donc…

En 1997, je suis allé à la compétition International Mr. Leather (IML), le titre le plus prestigieux dans le monde cuir. Le gagnant représente les sexualités cuir alternatives, S/M (sado-masochistes) et fétichistes auprès du public l’année suivante, et ce dans le monde entier. Pour un homme gay cuir comme moi, IML c’est aussi une opportunité qui permet de voir des amis qui vivent partout dans le monde, de faire mon shopping dans les plus grands et les meilleurs marchés cuir, et de baiser des centaines de mecs sexy.
Mais moi, j’avais une autre mission : rencontrer autant de membres que possible d’une organisation en particulier, un club très vieux et respecté (non affilié à l’IML). Ils allaient bientôt décider si oui ou non ils allaient autoriser les FTM à leurs événements privés. Au fil du week-end de l’IML, on m’a présenté à plusieurs hommes-clefs de ce club qui étaient non-seulement sympathiques avec moi, mais heureux d’entendre que j’allais me rendre à une de leurs fêtes dans un futur proche : mais ça, c’était avant qu’ils découvrent que j’étais un FTM. Certains ont suggéré que je vienne, mais sans divulguer que j’étais transsexuel. D’autres sont visiblement devenus contrariés et se sont poliment excusés de la conversation. La plupart du temps, un mur se dressait : un mur que personne ne voyait, mais que tout le monde ressentait.
En tant que membre de la communauté cuir depuis neuf ans, j’étais certain que ces hommes allaient se rencontrer, discuter de la situation, et arriver à la conclusion rationnelle et logique que si un FTM s’identifiait comme un homme gay, alors il serait le bienvenu : comme tous les autres hommes gays de la communauté cuir peuvent l’être. Je pensais qu’ils avaient juste besoin de mettre un visage sur le concept : « Un FTM gay cuir ça ressemble à ça. » J’avais tort.
Comme la majorité d’entre nous, mon chemin pour devenir un homme a été long et difficile, et j’étais en colère qu’un petit groupe d’hommes aient décidé que je n’étais « pas assez un homme » pour leurs événements. Après en avoir discuté avec quelques ami·e·s proches, FTM ou non, j’ai décidé que si je faisais ce « travail d’éducation » à plus large échelle, ça gagnerait peut-être en efficacité. L’idée de me présenter à l’élection de Mr. Leather 1998 était née.
Presque tous les hommes qui participent à l’IML ont déjà gagné une compétition dans leur propre ville ou état, dans un bar cuir ou en affiliation avec un club cuir. Je décidais de participer à la compétition pour le titre de Mr. Leather Seattle. Le Mr Leather Seattle de cette année-là était un bon ami à moi, et il m’encourageait beaucoup dans mes efforts. En tant que membre de longue date de l’organisation qui sponsorise notre concours local, je savais que je serais heureux de remplir mes nombreuses obligations et mes responsabilités en tant que tenant du titre, et que je serais aussi capable de travailler avec le conseil d’administration. [Nde : Les tenants du titre Leather sont des personnes bien occupées : des figures communautaires qui officient de nombreux événements, organisent des levées de fonds, et travaillent en général pour soutenir le monde cuir et, plus largement la communauté queer.]
Chaque candidat à Mr. Leather Seattle est jugé selon les catégories suivantes : interview avant le concours, discours, image cuir, question surprise, jockstrap et fantasme (une sorte de sketch qui implique le S/M et/ou le cuir). Je me suis intensivement préparé pour cette compétition. J’ai rencontré quelques-uns des membres les plus anciens de la communauté cuir de Seattle, et j’en ai appris sur l’histoire de la communauté avant mon arrivée en 1992. J’ai aussi étudié les nombreux problèmes auxquels fait face la communauté. J’ai écrit et mémorisé mon discours de deux minutes. J’ai aussi écrit et produit un fantasme de cinq minutes. Oh, et j’ai fait beaucoup de sport ! Si j’allais me pavaner presque nu devant plein de gens, j’avais envie d’être aussi beau que possible !
J’ai passé un bon moment en participant à cette compétition, et j’ai découvert combien j’aimais être sous le feu des projecteurs. Quand j’ai gagné, les leathermen1Leatherman : En français, “les cuirs” : terme utilisé pour désigner les hommes de la communauté cuir. Cette sous-culture rassemble les personnes qui revendiquent la marginalité de leurs pratiques sexuelles : fétichismes, BDSM, fist, etc. Elle tient son nom des vêtements et accessoires en cuir (vestes, uniformes, bottes, harnais, etc) portés par ses adeptes par fétichisme ou érotisme, mais aussi pour se reconnaître. Née de la communauté gay, elle est liée à une forme de jeux érotiques autour de l’hyper-masculinité : ça fait un bail maintenant que c’est aussi une sous-culture lesbienne, et plus largement queer. (et leatherwomen) de Seattle m’ont accueilli à bras ouverts comme leur chef de file cuir masculin pour l’année, sans se soucier du fait que j’étais FTM. Ils pensaient, tout comme moi, que comment on est devenu un homme, ce n’est pas important. C’est aussi la politique affichée de l’IML. Après avoir gagné mon titre de Mr. Leather Seattle 1998, j’ai envoyé une demande de candidature aux bureaux de l’IML, je l’ai complétée et je leur ai retournée par la poste.
Après une petite discussion sur mon statut « légal » en tant qu’homme, j’ai été accepté comme candidat et j’ai commencé les préparations pour le concours. J’ai élargi le champ de mes études pour y inclure plus d’histoire cuir internationale, ainsi que des problèmes politiques communautaires à l’international. J’ai fait encore plus de sport, fait des brouillons pour plusieurs discours possibles, et plutôt que de préparer un fantasme (ce qui n’est pas requis à l’IML), j’ai préparé une vaste garde-robe pour les différents événements compétitifs du week-end. À l’approche du concours, je stressais au sujet de l’accueil que j’allais recevoir de la communauté cuir internationale. J’avais entendu des rumeurs négatives, alors je me préparais à des moments désagréables.
Aujourd’hui encore, je suis ravi qu’aucunes de mes peurs ne se soit réalisées. Les personnes qui me connaissaient m’ont énormément soutenu, et me rappelaient qu’on ne m’avait pas donné ma place avec ces 61 autres leathermen sur scène, mais que je l’avais méritée. Les autres qui ne me connaissaient pas (y compris les autres candidats avec qui j’avais partagé les vestiaires les trois derniers jours) n’avaient pas la moindre idée du fait que j’étais FTM jusqu’à ce que je l’annonce au début de mon discours. Et cette annonce a été reçue par une standing ovation. Je sens encore ma gorge se nouer au souvenir de ce moment.
Même si je n’ai pas gagné (je suis fier d’être arrivé dixième sur 62 candidats), j’ai été interviewé pour des publications et des émissions radio, et ai parlé à d’autres groupes de mon expérience. Cet été, j’ai été invité et suis allé à deux autres événements de leathermen similaires à celui qui a lancé cette suite d’événements. Pour l’instant, je n’ai pas eu ouïe de quelconques conséquences négatives. J’ai voyagé aux quatre coins du pays pour représenter Seattle en tant que Mr. Leather Seattle 1998, et j’ai essayé de mettre un visage sur les leathermen FTM gay.
Les hommes non-transsexuels ne pourront jamais comprendre tout ce que j’ai dû faire pour mériter mon statut d’homme. En tant que leatherman, j’ai le droit d’aller là où les autres leathermen vont. Je suis fier d’être un leatherman gay et je suis tout aussi fier d’être un FTM. Je n’ai pas honte et je ne vais pas cacher des aspects de mon passé ou de mon présent juste parce qu’ils mettent les autres mal à l’aise. Je ne me laisserai pas restreindre par l’ignorance.
Traduit et relu par Otto-André Phil, Loren, Balthazar, Elliott et Sitrul.
