Comment c’est d’être un mec trans travailleur du sexe ?

Les hommes trans travailleurs du sexe sont une minorité dans une minorité – et cette position s’accompagne d’enjeux qui lui sont propres.

Par Hallie Lieberman pour them.
12 mai 2021

Illustration par Achille.roi

Stevie Trixx est tout le temps confronté à ces questions qu’on ne devrait pas poser aux personnes trans.

« Quand est-ce que t’as fait l’opération ? »
« Depuis quand tu prends des hormones ? »
« Est-ce que tes parents sont au courant ? »

Mais Trixx, un homme trans travailleur du sexe à la barbe rousse et au ton doux, accepte ces questions sans sourciller.

« C’est la première fois qu’ils rencontrent une personne trans », dit-t-il à them., en parlant de ses clients. « Ça ne m’atteint pas parce que je suis payé. Je suis en position de pouvoir. »

Trixx, 32 ans, est l’un des quelques travailleurs du sexe transmasculins aux États-Unis. Être une minorité au sein d’une minorité vient avec son lot de problématiques spécifiques. Dans le cas du travail du sexe, les hommes trans sont moins visibles que les femmes trans, en grande partie parce que les hommes, cis et trans, sont généralement moins mis en avant que les femmes dans ce domaine. Mais les hommes trans commencent à réclamer plus d’espace dans l’industrie, grâce à l’émergence d’une nouvelle génération d’acteurs tels que Trixx et d’ associations de défense des droits trans telles que le « Molly House Project », qui est au service des travailleurs du sexe transmasculins.

« C’est en partie parce que les femmes trans ont tant dû lutter pour leurs droits que la plupart des gens ne savent pas que les hommes trans existent », dit Trixx. « Les hommes trans sont une fraction d’une population déjà minuscule. » Une étude datant de 2020 publiée dans le journal Transgender Health suggère qu’il y aurait désormais autant de coming-out d’hommes trans que de femmes trans 1
L’étude en question a étudié l’évolution démographique des personnes transgenres débutant une thérapie hormonale de substitution sur les 30 dernières années. L’étude, menée au sein de la clinique spécialisée sur le genre du centre médical “Albany”, a constaté une augmentation du nombre de patient·es reçu·es ainsi que la diminution progressive de la moyenne d’âge des individus en début de parcours. La moyenne d’âge des femmes trans demeure néanmoins plus élevée que celle des hommes trans. De plus, l’étude observe une augmentation linéaire du pourcentage des hommes trans -minoritaires auparavant- au sein du groupe. Aujourd’hui à la clinique Albany, il y a autant de femmes que d’hommes trans débutant un traitement hormonal.
, mais la différence de visibilité persiste, autant dans le travail du sexe que dans la société en général.

Trixx aide à combler cet écart, mais pas vraiment comme il s’y attendait. Avant de commencer à être escort et à jouer dans des pornos, il a validé un master en études de genre à l’Université de New York, puis a travaillé en tant que journaliste.

« Il y a une différence entre voir une personne trans exister et profiter de sa sexualité et se faire expliquer les études de genre ou ce que « trans » veut dire », dit Trixx.

« Écrire à propos des questions trans en 2015 était difficile », dit-il. « Honnêtement, je recevais beaucoup de critiques sévères de la part de ma communauté pour avoir dit des choses qui n’étaient pas parfaites à 100%. »

Peu de temps après, Trixx est passé de l’écriture au travail du sexe.

« J’ai vraiment l’impression d’avoir plus d’impact [en tant qu’escort] qu’en tant qu’auteur », dit-il. « Il y a une différence entre voir une personne trans exister et profiter de sa sexualité et se faire expliquer les études de genre ou ce que « trans » veut dire. »

Trixx sait que le travail du sexe ne remplace pas parfaitement l’éducation au sujet des personnes trans.

« C’est risqué », reconnaît-il. « Pour certains, la compréhension s’arrête au fétichisme, qui a ses propres risques. Mais pour d’autres, ressentir cette attirance ou cet amour pour une personne trans ouvre la possibilité de prendre soin de nous et de nous défendre. Je pense – ou du moins j’espère – qu’être à mon contact aura poussé vers cette deuxième option. 

Ces dernières années, Trixx a vu la demande d’escorts augmenter, mais à la mi-mars 2020, il a arrêté de voir des clients à cause de la pandémie du COVID-19. Il a recommencé à voir quelques clients à la fin de l’année passée, mais n’en verra pas d’autres avant d’être vacciné.

Trixx fait partie d’une vague d’hommes trans qui font du porno qui parlent des problèmes qu’ils rencontrent, comme le fait d’être fétichisés dans leur travail.

« Les gens m’engagent ou regardent mes vidéos uniquement parce que je suis trans et que je n’ai pas fait – et ne ferai pas – d’opération génitale », dit Trixx. « Les gens ont une manière de parler des mecs trans qui est comme désincarnée, qui se concentre sur nos parties génitales. J’ai beaucoup de mecs qui disent des trucs comme « je veux baiser ton trou, ta chatte, etc ». »

Trixx n’aime pas particulièrement quand ses clients – principalement des hommes cis gays, bien qu’il y en ait de tous les genres – le fétichisent de cette manière, mais il sait que ça ne risque pas de s’arrêter de si tôt.

« Quand tu te mets en avant, comme je l’ai fait, au sein d’une communauté minoritaire, tu dois t’y attendre », dit Trixx.

Beaucoup d’hommes trans travailleurs du sexe se sont retrouvés et ont fait communauté en ligne, où ils peuvent discuter de leurs expériences en sécurité.

« Il y a un réel sentiment de communauté entre les hommes trans, c’est sûr », dit Viktor Belmont, un acteur porno et escort trans, qui appelle Trixx sont « chéri d’internet » car ils se parlent en ligne mais ne se sont jamais rencontrés. « C’est ce que je fais avec chaque nouveau mec trans que je vois : je le retweet, le reposte, j’essaye de le faire avancer. On est une petite communauté mais qui grandit rapidement dans le monde du porno. »

Mais Belmont ne se sent pas en compétition avec les nouveaux performeurs. « J’adore voir des mecs qui étaient mes fans avoir plus de followers que moi », dit-il.

« Il y a un réel sentiment de communauté entre les hommes trans, c’est sûr », dit Belmont.

Trixx, lui aussi, est content de voir la communauté grandir et offre parfois des conseils aux acteurs porno trans en devenir. « Je suis généralement ouvert à partager ce que je sais, parce que je n’ai pas eu accès à tout ça », dit-il. « J’ai dû tout apprendre par moi-même. »

Selon Trixx, évoluer dans l’univers du porno gay a été particulièrement délicat.

« Je pense que certains [studios de porno gay] ne sont pas encore prêts à travailler avec nous », dit Trixx. Il n’a tourné qu’un seul film pour un studio – Bussy de Treasure Island Media – qui est sorti en janvier 2020 et dont la réception a été très violentes.

« Les gens menaçaient de se désabonner de leur site », dit Trixx. Plusieurs acteurs de Bussy sont des hommes trans qui n’ont pas fait d’opération génitale, ce qui a apparemment énervé certains abonnés de Treasure Island Media, un des plus grands studios de porno gay des États-Unis.

De fait, comme dans beaucoup de débats concernant l’humanité des personnes trans, les parties génitales sont devenues un terrain d’affrontement. Dans certains forums en ligne (souvent toxiques), beaucoup d’utilisateurs pensent que, qu’importe la quantité de testostérone qu’il prend, à quel point son torse est poilu ou sa barbe est visible, un acteur ne devrait pas être dans du porno gay s’il a un vagin

« Il y a un besoin désespéré de la part des hommes cis gay de s’accrocher à la dignité qu’ils se sont battus pour obtenir », dit Shaan Lashun, un homme trans et co-fondateur du Molly House Project.

« Et si tu oses mettre un vagin là où ils se sont battus pour ne mettre tous [leurs] pénis, ils le perçoivent comme une attaque, et comme si reniait leurs droits. »

« Les gens sont très protecteurs envers leurs communautés et je le comprends », dit Trixx.
« Ils en font une panique morale, mais les hommes trans ne sont pas en train de prendre le pouvoir sur le porno gay, tu vois ? On gratte à peine à la porte. »

Les hommes cis gays partageant des scènes avec des hommes trans font aussi face aux préjugés dans l’industrie du porno gay.

« [Les acteurs porno gay] peuvent n’avoir tourné des scènes qu’avec des hommes cis tout au long de leur carrière, dès l’instant où ils tournent avec un mec trans, les trolls leur balancent des « ah mais t’es juste gay pour l’argent, ou ah ça veut dire que t’es bisexuel ou je ne sais quoi d’autre » », explique Trixx. « [Ces acteurs] ont tourné avec des centaines d’hommes et soudainement parce qu’ils ont tourné avec un mec trans ils sont accusés d’être bisexuels ou hétérosexuels… au lieu de simplement se rendre compte que que les hommes trans sont des hommes et que c’est toujours du porno gay, peu importe les parties génitales impliquées. »

Pour l’instant, l’industrie du porno gay ne change pas assez vite pour Trixx. Il s’est rendu à un événement d’envergure dans le milieu l’année passée – la GayVN, parfois appelée « les Oscars du porno gay » – mais il n’y avait qu’une récompense pour les FTM : star FTM [female to male] préférée. Cette récompense était dans la catégorie du prix du public et n’a même pas été remise lors de la cérémonie. Trixx pense donc que l’industrie montre des signes limités de progrès.

« Je suis allé aux Gay VN Awards et il y avait beaucoup de discussion portaient sur la nécessité de plus d’inclusion et de diversité dans le porno gay », dit-il. « Pendant ce temps, on n’a même pas accès au travail en studio. »

Belmont pense la même chose des gros studios. « La plupart des studios sont transphobes, mais le gatekeeping 2Activité consistant à contrôler, et généralement à limiter, l’accès général à quelque chose et la discrimination par la vieille garde sont entrain de se faire enterrer par les sites où l’on paye par abonnement », dit-il.

Quand Belmont a commencé dans l’industrie en 2014, explique-t-il, « j’ai eu beaucoup de moments difficiles et j’ai dû m’endurcir. Il s’avère que la plupart des hommes cisgenres gays ne se gêne pas pour te dire à quel point ils détestent les vagins. Plutôt gênant quand ils ne savent pas que tu en as un. »

Mais Belmont pense aussi que l’industrie montre des signes d’amélioration. « Beaucoup de personnes qui ont dit des choses blessantes se sont remises en question. »

Maintenant qu’ils en dépendent financièrement, le porno est doublement important pour Trixx et Belmont.

« Le porno ne paye pas les factures », dit Trixx.

Alors que Trixx a vu son nombre d’abonnés OnlyFans augmenter en mars dernier, au début de la pandémie, son nombre d’abonnés n’a plus évolué à partir de mai.

« Les choses se sont améliorées quand j’ai compris comment m’adapter à la pandémie », dit Trixx. « Cette dernière année, j’ai fait beaucoup plus de contenu solo et je me suis concentré sur le fait de gagner de followers grâce aux réseaux sociaux, ce qui m’a permis de continuer à subvenir à mes besoins en créant du contenu. »

Belmont a aussi vu une hausse de ses abonnés OnlyFans pendant la pandémie, mais il n’en reste pas moins en difficulté financière.

« Si ton acteur préféré te demandait comment se passait ta journée et postait des vidéos chaudes pour moins cher qu’un Big Mac ? » demande Belmont. « Tu t’inscrirais ! Mais ce n’est pas assez pour certains d’entre nous. »

Pour aider les hommes dans le travail du sexe, aussi bien trans que cis, le Molly House Project a créé un fond de soutien face au Covid-19. En quatre jours, ils eurent septante 3Traduction collaborative France-Belgique demandes, et furent obligés de mettre en attente les nouveaux dossiers. Quelques demandes venaient de femmes trans, qu’ils durent poliment décliner, ce qui déplu à certaines d’entre elles.

« Elles étaient en mode, « Oh, ok, vous vous en foutez des filles », ce à quoi on a répondu : voici des liens vers sept fonds spécifiquement réservés aux femmes trans. Celui-ci – celui qu’on a créé – c’est pour nous », dit Lashun.

En réponse à la pandémie, Trixx passe au travail entièrement en ligne, même si au début il a dû se contenter de scènes solo qui ne se vendent pas autant. Il a aussi posté quelques vidéos fitness et des compilations de vidéos.

« Je dois continuer à avancer, à garder la tête haute, et à continuer à créer du contenu », dit-il. « Je survivrai à tout ça. »

Alors que les restrictions liées au COVID-19 s’assouplissent, lui et Belmont ne comptent pas directement reprendre une activité d’escort à temps plein.

« J’ai vu quelques clients ici à L.A., principalement à des moments où j’avais besoin de plus d’argent. Je ne reviendrai probablement pas à la normale jusqu’à ce que je sois vacciné », dit Trixx.

Pour le moment, les deux acteurs font des promotions sur leurs OnlyFans, un site qui a vu de plus en plus de créateurs et créatrices de contenu porno s’inscrire depuis la pandémie, ce qui a possiblement fait diminuer les tarifs des travailleureuses du sexe sur la plateforme. Mais Trixx n’a pas l’intention de faire une croix sur le porno à plusieurs. Il a réalisé son rêve en déménageant à L.A. en juillet 2020, et il recommence progressivement à en filmer.

Il est peu probable que l’industrie du porno mainstream, qui se concentre autour de L.A., accueille les hommes comme Trixx à bras ouverts de si tôt, mais selon lui, il n’a pas besoin de leur approbation. Il s’est déjà fait un nom par lui-même dans le monde du porno indépendant, où il a gagné la récompense du Meilleur Acteur Transmasculin aux Trans Erotica Awards en 2021 pour son contenu indépendant. Ainsi, il forge la vision d’un futur trans-inclusif pour les hommes dans le travail du sexe.

Dans le milieu indépendant, dit Trixx, les vieux préjugés commencent enfin à s’effacer et à être remplacés par une forme d’acceptation qu’il espère voir se propager.

« Les mecs tournent avec des hommes cis, comme ils tournent avec des hommes trans », dit-il. « Il n’y a plus les mêmes angoisses ni les mêmes barrières inutiles à propos des personnes avec qui ils peuvent ou ne peuvent pas être. »


Retrouvez le texte original

« What It’s Like to Be a Trans Guy in Sex Work » sur le site them.us :