La crise identitaire d’une pédale : faire son coming-out bisexuel
par JULIAN.
Traduction d’un article issu du zine TransFagRag, paru en 1996 aux États-Unis
– TW: mention de viol, d’abus sexuel et émotionnel, fantasme d’inceste –

Photo d’une marche des fiertés de New York, 1985.
Aussi étrange qu’ai pu être mon enfance de pédé prisonnier d’un corps de fille, désirer les hommes m’a toujours paru naturel. Si la quête de mon identité de genre a connu de nombreux détours, mon attirance sexuelle pour les hommes a toujours été une constante. Cela remonte au jour où, à 3 ans, j’ai demandé à un ami de ma mère, un jeune étudiant magnifique, de m’épouser (il a galamment répondu qu’il m’attendrait et qu’il m’épouserait quand j’aurais grandi mais ne l’a pas fait, et
aujourd’hui, où qu’il puisse être, il a plus de 60 ans, et Paul Newman est le seul citoyen du troisième âge que j’envisagerai d’épouser.)
Quand j’avais 20 ans, une collègue lesbienne est tombée amoureuse de moi. Lin était mignonne, garçonne, irlando-mexicaine, aujourd’hui je dirais que c’était une bébé butch, mais en 1972 je n’avais jamais entendu ce terme. Lin est la toute première gouine que j’ai connu (ou en tout cas la première dont je connaissais l’orientation). Je l’aimais bien, beaucoup même, en tant qu’amie, mais quand on
se câlinait, ça ne me faisait pas le même effet qu’avec des hommes. C’était chouette de l’embrasser, mais je ne ressentais pas l’envie d’aller plus loin. Elle ne me dégoûtait pas, mais elle ne m’excitait pas non plus. Quand je lui ai dit que je ne partageais pas ses sentiments, elle m’a répondu que je lui avais brisé le cœur et, après qu’elle ait déménagé à San Diego, je n’ai plus jamais eu de ses nouvelles.
Quand j’ai transitionné pour la première fois, entre 1982 et 1985, j’avais l’air d’avoir 16 ans, et pour une raison qui m’échappe, j’étais irrésistible aux yeux des femmes (surtout les blondes à gros seins !). Mais je n’étais pas attiré par les femmes. Je trouvais excitant de regarder Penthouse, ce qui n’était pas le cas pré-T, mais une fois confronté à une femme nue en chair et en os – la femme de mon meilleur ami en pinçait pour moi et, un soir où on était tous saouls, il a suggéré que je lui lèche la chatte – ça m’a laissé de marbre. Il semblerait que j’aie fait du bon boulot puisqu’elle gémissait bruyamment, mais je l’ai fait mécaniquement, la léchant comme j’aime que les mecs me lèchent la chatte, plutôt que d’être transporté par la passion. Ce qui m’intéressait, c’était surtout de regarder mon pote qui se branlait en nous observant.
Une nuit, à Cheyenne dans le Wyoming, pendant que je traversais le pays en voiture durant l’été 84, un mec gay plus âgé, une blonde à gros seins et un jeune mec gay qui ressemblait à David Bowie ont tous les trois flirté avec moi. La blonde n’arrêtait pas d’essayer de s’inviter dans ma chambre pour « regarder HBO » et lui dire non n’avait pas été suffisant pour qu’elle lâche l’affaire. J’ai finalement
réussi à la refiler à une espèce de cow-boy qui voulait l’inviter à danser mais elle m’a quand même donné sa carte et m’a supplié de lui passer un coup de fil si je passais par Cheyenne à mon retour. Ça m’a surtout amusé – et laissé perplexe : le cowboy était grand et viril mais elle préférait un petit mec efféminé comme moi. Après son départ, j’ai fini dans les chiottes à peloter le clone de Bowie, et ça c’était excitant. Hélas, je n’avais pas de packer, encore moins un pénis, j’ai donc inventé un bobard comme quoi mon amant venait juste de mourir du sida et que je n’étais pas encore prêt à le faire avec quelqu’un d’autre, et j’ai fini par aller me coucher seul.
Parfois je me surprenais à penser : « Oh mon dieu, je suis en train de devenir un mec hétéro ! »
Au cours de la décennie suivante, j’ai interrompu ma transition et j’ai recommencé à me présenter en tant que femme. J’ai eu un léger crush sur une femme avec qui je travaillais ; comme Lin elle était un peu garçonne, elle utilisait même un nom à consonance masculine : Larkin. Mais elle était hétéro, sans compter qu’elle était complètement névrosée alors j’ai sans doute été chanceux que ça n’aille pas plus loin.
Quand j’ai eu 43 ans, j’étais toujours un pédé à l’intérieur, et une femme hétéro à l’extérieur, et j’étais célibataire depuis des années après ma dernière relation catastrophique. J’avais recommencé à explorer mon genre, et j’ai concrétisé les fantasmes BDSM que j’avais depuis toujours. À ce moment-là, je ne pensais pas transitionner, même si j’avais commencé à aller au groupe de soutien FTM de San Francisco.
Soudainement je me suis retrouvé à craquer pour une femme – une blonde à gros seins, avec des grands yeux bleus, des lèvres boudeuses et un cul que j’aurais pu qualifier de gros à une époque mais que je trouvais maintenant incroyablement sexy, particulièrement la manière dont il se balançait quand elle marchait. C’était la première fois dans ma vie que j’étais saisi d’un réel désir pour une femme, et une femme avec laquelle j’étais ami. J’étais complètement perdu sur la manière de gérer ce qu’il m’arrivait. Je regardais ses lèvres roses et pleines et j’avais envie de les embrasser, je regardais ses tétons saillants et j’avais envie de les sucer. Mon dieu, comme je désirais baiser sa bouche, sa chatte et son cul avec la bite que je n’avais pas !
Cette passion de courte durée n’a rien donné, mais après avoir commencé la testostérone j’ai commencé à désirer les femmes avec qui j’avais cours, les femmes présentes dans le café où je traînais, les femmes qui se promenaient dans la rue. J’en observais une qui m’attirait et je commençais à imaginer comment étaient ses seins, ses poils pubiens, sa chatte. J’avais des fantasmes qui étaient, et c’est peu dire, politiquement incorrects : il y avait une des serveuses à la cafétéria que j’imaginais attacher bras et jambes écartés sur une table et baiser son petit cul ferme.
Parfois je me surprenais à penser : « Oh mon dieu, je suis en train de devenir un mec hétéro ! », des magazines comme Voluptuous commençaient à remplacer Inches et Drummer dans ma collection dédiée à la branlette. Dans un moment de folle excitation, j’ai même acheté une vaginette, qui trône parmi ma douzaine de godes comme une athée à un pique-nique paroissial. Il y a quelques semaines, j’ai même punaisé des affiches de femmes nues sur les murs de ma chambre.
Tout ça a sérieusement bouleversé l’image de pédé que j’avais de moi. Qu’était-il arrivé au domi harnaché de cuir qui aimait ligoter ses soumis à une balancelle, torturer leur bite et baiser leur cul poilu ?
À certains moments je me suis demandé si je ne m’étais pas fourvoyé pendant 40 ans à croire que j’étais attiré par les hommes. J’ai aussi eu des moments de rage intense quand je me suis rendu compte à quel point ça avait été tordu pour moi d’avoir été une femme en couple avec un homme, alors que j’étais fait pour être un homme en couple avec une femme.
Petit à petit, je me suis rendu compte que j’avais toujours été sincèrement attiré par les hommes – en fait, même maintenant, je suis toujours plus attiré émotionnellement par les hommes que par les femmes, et je ne m’imagine pas en relation romantique avec une femme (seulement avoir des relations sexuelles avec elles). Mais je me suis aussi rendu compte que dans mon passé, il y avait des indices qui prouvaient que j’avais toujours été bisexuel.
Quand j’ai atteint la puberté, j’ai commencé à jouer à des jeux qu’on inventait avec une cousine un peu plus jeune, je jouais toujours le rôle du garçon et elle celui de la fille. Faire des trucs sexuels faisait partie du jeu, mais ce n’était pas elle qui m’excitait, c’était le fait qu’elle me traitait comme un garçon. Quand elle se penchait sur mon entrejambe et faisait semblant de sucer mon pénis ça me rendait vraiment fou. J’ai même essayé de la convaincre de faire semblant d’être deux hommes faisant des trucs sexuels, mais elle a trouvé ça bizarre. Avec le recul, je me rends compte qu’il y avait bien une partie de moi qui avait vraiment envie de faire l’amour avec une fille. Je n’avais juste pas envie de coucher avec ma cousine – elle n’était pas du tout mon type. (Oui, OK, je suis attiré par les femmes voluptueuses… et pas juste par les blondes. Je ramperais sur du verre brisé pour Isabella Rossellini, si seulement elle avait une coupe de cheveux décente et prenait une dizaine de kilos.)
Il y avait aussi des indices dans mes écrits, des personnages masculins ostensiblement gays qui avaient exclusivement des relations sexuelles avec des femmes. Tout en appréciant ces expériences sexuelles, ils ne créaient des liens émotionnels qu’avec des hommes.
Je me suis aussi rendu compte que lorsque je lisais la presse féminine et que j’appréciais regarder certains mannequins, ce n’était pas parce que j’avais envie de leur ressembler en tant que femme, comme je me l’étais toujours dit, c’était parce que j’étais attiré par elles en tant qu’homme. Je me souviens avoir découpé des photos de Barbara Bach dans Seventeen dans les années 60, Rene Russo dans Vogue dans les années 70 et plus récemment de Christy Turlington et de Stephanie Seymour. Il y avait aussi certaines actrices qui m’attiraient… Je pensais vouloir ressembler à Ava Gardner, Cyd Charisse, Charlotte Rampling ou Nastassija Kinski, je comprends maintenant que je voulais les baiser. (En tant que drag queen j’aimerais encore aujourd’hui ressembler à Ava!)
Après toutes ces années à faire des régimes, à ne pas supporter mon corps si je gagnais quelques kilos, ça a été étrange de me rendre compte que j’étais attiré par les femmes bien en chair. Je vois aujourd’hui plein de femmes sur lesquelles j’apprécierais bien cinq kilos de plus, voir davantage. Quand mon père répétait «les hommes aiment les formes» je n’écoutais pas : je n’avais pas envie d’en avoir. À nouveau, avec le recul, ça n’avait rien d’étonnant que je jalouse les femmes à la
silhouette masculine – poitrine plate, hanches fines, petit cul ferme – puisque je voulais être un garçon. Mais en tant qu’homme, je désire désormais fiévreusement les femmes qui ont… eh bien… des formes. Généreuses. Voilà comment pense mon cerveau sous testostérone.
Encore une autre chose étrange : après avoir eu des seins et une chatte pendant 40 ans, avoir vu plein d’amies nues et de femmes nues dans les vestiaires, je les regarde soudainement comme si je ne les avais jamais vues ! J’aime toujours les bites, mais bon, les bites, c’est pas une nouveauté. J’ai une bite dans la tête depuis que j’ai 3 ans, et des bites j’en ai vues, branlées, sucées, baisées pendant des années. Les corps de mecs c’est super mais ils me sont… familiers. Ils sont comme moi, le véritable moi. Les corps de femmes sont nouveaux… différents …excitants, même si j’en ai habité un pendant 44 ans.
Les corps de mecs c’est super mais ils me sont… familiers. Ils sont comme moi, le véritable moi. Les corps de femmes sont nouveaux… différents …excitants, même si j’en ai habité un pendant 44 ans
Les hétéros me demandent souvent : « est-ce que c’est à cause de la testostérone que tu es attiré par les femmes ? » C’est vraiment une question débile. Si la testostérone engendrait un désir pour les femmes, les mecs gays n’existeraient pas ! Je ne crois pas que la T m’ait rendu bisexuel. Ça a simplement amplifié une attirance qui était déjà là, bien que légère.
En raison de mon goût pour le BDSM, lorsque j’ai commencé à imaginer infliger à des soumises ce que j’aimais faire à mes soumis, j’ai fait face à une forte résistance intérieure. En tant que femme, j’ai été abusé sexuellement et émotionnellement par des hommes, alors l’idée d’attacher une femme, la fouetter, la traiter de pute, lui pisser dessus, lui tirer les cheveux et lui faire sucer ma bite m’a donné l’impression d’être un agresseur. J’ai raconté à quelques amis FTM qui dominent des soumises ce que je ressentais et ils ont souligné que le BDSM repose sur le consentement. Par conséquent je n’agresse pas réellement une femme, je lui donne ce qu’elle veut. Elle peut dire « stop » à tout instant. C’est tout à fait logique. Mais la seule fois où j’ai dominé une femme en ligne, je me suis retrouvé à me dédoubler pendant l’acte. D’un côté, j’étais le domi qui prenait son pied ; et de l’autre le survivant d’agressions sexuelles, socialisé en tant que femme, qui voulait interrompre le viol anal ou la fellation forcée pour dire : « chérie, t’as déjà pensé à faire une thérapie ? ». C’est peut-être faire deux poids deux mesures de penser que les penchants de soumission chez un homme sont de simples préférences érotiques tandis que chez une femme, ce sont les cicatrices d’anciens traumas. Quoi qu’il en soit, plus je domine des femmes et moins je me sens inhibé.
Et puis il y a cette part de moi qui est fascinée à l’idée d’être dominé par une femme… J’ai des fantasmes où je suis un petit garçon initié au sexe par une femme plus âgée, incluant des fantasmes d’inceste mère/fils. Je ne fantasme pas sur ma propre mère. Mais après la mort de mon père quand j’avais un an, j’ai partagé son lit par intermittence jusqu’à mes 10 ans, sans parler des bains qu’on a pris ensemble, et je me demande l’influence que ça a bien pu avoir dans la construction de ma masculinité. L’association de la sexualité des femmes avec le caractère envahissant et surprotecteur de ma mère, est peut-être même ce qui a étouffé ma bisexualité si longtemps. Ce qui m’amène à m’interroger sur les blocages sexuels des garçons biologiques qui ont été trop maternés.
Encore une chose dont je me rends compte : si je trouve frustrant de ne pas avoir de bite pour baiser les mecs comme je le voudrais, en plus de trouver ça frustrant de ne pas avoir de bite pour baiser les femmes comme je le voudrais, j’ai aussi peur qu’elles se moquent de moi – ou qu’elles me considèrent comme une lesbienne plutôt que comme un homme – si je manifeste mon attirance à leur égard.
Bien qu’être trans représente tout un tas de problèmes logistiques, à partir du moment où j’ai découvert l’existence des transpédés, je n’ai jamais douté en être un ; alors qu’au contraire, pour accepter ma bisexualité il m’a fallu du temps. Pour utiliser le jargon psychologique, si me penser gay est ego-syntonique, penser que je suis bi est ego-dystonique : cela nécessite de modifier mon identité profonde d’homme gay, tandis que ma transidentité la renforce.
Texte traduit et relu par R., Loren, Rétropédale, Cyan et Loeiz.
